« Marie, les conteurs et les conteuses parlent souvent du répertoire. Qu’est-ce que c’est que ce répertoire ? »
Imagine une forêt. Une forêt dont on ne connaît ni le début ni la fin. Tu y es entré·e peut-être par hasard, mais maintenant que tu y es, tu n’as aucune envie d’en sortir tant ce que tu y découvres est extraordinaire.
Il y a des centaines d’espèces, des arbres immenses, des arbres fragiles, certains dont les racines plongent dans la nuit des temps, d’autres qui semblent avoir poussé là, hier. Et chacun est singulier. À chacun son histoire, son chemin, certains donnent des fruits au goût étrange, d'autres à la saveur doucement acidulée ou terriblement pimentée !
Voilà, pour moi, le répertoire : une forêt immense, vivante, en mouvement, qui ne cesse de grandir.
Il y a les contes qui s’offrent à nous, presque par hasard : une lecture, une rencontre, une voix, une image. Et puis il y a ceux que l’on va chercher, pour répondre à une commande, à une question, à une envie, dans les recueils, les collectes, les archives, les traditions d’ici ou d’ailleurs.
Alors on lit, on écoute, on fouille. Certaines histoires s’imposent immédiatement. Pourquoi celle-là ? Peu importe, je le découvrirai plus tard ! D’autres restent en attente, parfois des années, jusqu’à ce qu’un jour elles trouvent leur place.
Je ne cherche pas à constituer un catalogue. Je cherche des contes qui me parlent, qui résonnent, qui ouvrent un chemin, que j’ai furieusement envie de partager. Je les fréquente. J’en éprouve les chemins, les silences, les images, jusqu’à ce qu’ils deviennent suffisamment familiers pour pouvoir être racontés.
Mon répertoire est un paysage intérieur : un ensemble d’histoires vivantes et voyageuses.
Et surtout, une forêt dans laquelle je continue de me perdre avec bonheur.
« Et toi, ton répertoire ? »
Ça, c'est une question difficile ! Je pourrais répondre par ce qu'il n'est pas, mais ce ne serait pas juste...
Tout d'abord il y a un motif, une image, une parole symbolique qui m'accroche, sa colonne vertébrale.
J’ai une certaine appétence pour les contes collectés par Afanassiev, Luda et les Frères Grimm : contes merveilleux qui nous racontent le chemin initiatique. J’aime les contes de sagesse, les facétieux (une tendresse infinie pour Nasreddine!). Je voyage aussi beaucoup avec les contes d’Asie. Mais s’arrêter là serait tellement réducteur… Je conte qui je rencontre ! Je conte qui me touche, qui, l'air de rien, vient me cueillir... Et puis il y a des contes qui ne restent pas, d'autres qui prennent racines. Il y en a qui s'installent, d'autres qui fuient...
En fait le répertoire pourrait être comme une vie sentimentale (enfin la mienne en tout cas !) : mouvementé !
... Tu sais pourquoi j'aime tant les contes ? Parce qu'ils me permettent de dire des choses que je n'aurais jamais pensé que j'avais à dire. Et tout ça sans les dire !
« Mais les contes ne sont-ils pas un peu « surannés » maintenant par rapport à nos enjeux contemporains ? Je veux dire… le patriarcat… les princes, les princesses… le baiser non consenti… plus de héros que d’héroïnes...»
C'est important de parler de ça. Mais je crois qu’il serait réducteur de regarder les contes uniquement à travers ce qu’ils nous racontent de la société d’autrefois.
Les contes ont une grande fonction symbolique. Ils ne décrivent pas la vie : ils parlent de la vie. De la peur, du désir, de la perte, de la séparation, de la transformation, de la mort, de l’amour, du courage… Ils mettent en jeu des forces qui nous traversent encore.
Je suis, nous sommes responsables de ce que nous racontons, bien sûr. Alors je ne cherche ni à effacer ce qui dérange, ni à faire entrer les contes de force dans notre époque. Je cherche plutôt comment les faire entendre aujourd’hui.
Cela peut passer par exemple par la langue (oralité inclusive), Jean-sans-peur devient Margaux-sans-peur. Dans mes versions, un roi peut toujours promettre sa fille à celui qui délivrera le royaume du dragon… mais le mariage n’aura lieu que s’il y a rencontre, désir et consentement entre les deux êtres !
Et puis il y a les contes où la femme est victime de grande violence. Je ne veux pas les laisser de coté (si ils me parlent évidemment !). Ce serait nous priver d’une parole symbolique sur une violence qui, elle, n’a malheureusement pas disparu.
Ce qui m’intéresse, c’est ce que le conte peut faire de cette violence : comment il nous permet de la traverser, de la transformer, parfois de réparer quelque chose. Dans le conte, c'est toujours le "petit" (le minoritaire, le blessé, l'exclu...) qui gagne.
Notre rôle de conteuses et de conteurs est peut-être là : créer les conditions pour que cette langue symbolique puisse être entendue. Ne pas tout expliquer, ne pas tout lisser. Faire confiance à l’intelligence de celles et ceux qui écoutent.
Parce qu’un conte ancien peut encore nous parler d’aujourd’hui. Il suffit parfois de lui laisser la possibilité de nous surprendre
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